L’enfant en famille

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Dormir avec maman

 

Pourquoi avec maman ? C’est le cas le plus fréquent. Dormir avec un papa divorcé arrive de temps en temps, mais il vient moins souvent à l’idée des hommes de dormir avec leur enfant. Cela peut revêtir plusieurs aspects. On pense bien sûr à ces mamans isolées, parfois précaires, qui se servent de l’enfant comme d’un pare-angoisse. Attitude compréhensible quand elle suit un divorce douloureux avec parfois une relégation dans un appartement exigu. Ou simplement une tristesse bien naturelle qui pousse à se recroqueviller sur le reste de la cellule familiale.

Mais il existe également une rivalité père-fils qui s’exprime dans le lit. L’enfant y vient quand le père n’y est pas, soit qu’il se lève tôt, soit que son activité professionnelle l’éloigne la semaine durant : semaine pendant laquelle l’enfant prend la place du mari ou compagnon. Il en résulte le renvoi du père à un rôle d’usurpateur et l’enfant ne sait plus qui, de lui ou du papa, qui est le maître du lit et le « propriétaire » de la dame. Il entre alors dans une concurrence directe avec le papa qui va aller crescendo avec l’âge, devenir invivable pour l’ensemble de la famille et garantir une période douloureuse à l’adolescence.

Mais, sur l’apprentissage, les répercussions sont radicales et rarement démenties. Car pour devenir un homme – cela touche plus particulièrement les garçons –, il y a deux solutions : soit on apprend à lire et à écrire, soit on couche avec une femme. Cela peut paraître simpliste mais c’est toujours éloquent. Lors d’un entretien avec une mère célibataire et son garçon alors en CP, je demande au petit. « Alors, Jason, es-tu un enfant ou une grande personne ? » – « Je suis une grande personne. » – « Et pourquoi donc ? » – « Parce que je dors avec maman. » La maman a blêmi. Quand l’enfant dit « dormir », il pense faire acte de virilité, évidemment. Bien sûr qu’il ne se passe rien de sexuel avec l’adulte, mais l’enfant, lui, ne le sait pas. Il sait que les choses sexuelles se font la nuit, dans la chambre à laquelle il n’a habituellement pas accès et que cela se passe dans le lit. Et dans le lit, la nuit, il y est. L’imagination fait le reste : l’enfant fantasme l’acte sexuel. Ce passage de l’enfant dans le lit peut intervenir dès le départ et on trouve des enfants qui n’ont jamais dormi seuls. Souvent, un enfant unique a intégré le lit de la mère après un divorce. Parfois, l’un des adultes ramène l’enfant dans le lit pour s’éviter le devoir conjugal. Tous ces cas de figure sont destructeurs, ils induisent un flou dans l’identité de l’enfant, dans la construction de sa sexualité, dans son placement familial et abolissent la barrière des générations dont il a besoin pour se situer par rapport à ses parents et aux adultes de son entourage. D’autant plus que souvent, ces nuits dans le lit de l’adulte vont de pair avec une vie du foyer entièrement centrée sur la satisfaction immédiate des besoins de l’enfant. Il va alors construire un sentiment de toute puissance permanent qui le conduit fréquemment à tyranniser la cellule familiale. Quand c’est une petite fille qui dort avec maman, on arrive à une rivalité exacerbée mère-fille où l’enfant tyrannique finit par prendre le pouvoir et faire régner sa loi au foyer.

Habituellement, je demande aux parents qui souhaitent changer de méthode éducative, de ne pas établir de virage à angle droit, de ne pas s’attaquer de front à tous les changements souhaités. Pour le lit en revanche, l’indication peut être et doit être directe : « À partir de maintenant, je t’interdis de venir dans ce lit, dans ma chambre. » Et le résultat ne se fait pas attendre. Pour le parent, il faut tenir, malgré souvent des crises très démonstratives. Mais les apprentissages apparaissent sous un autre jour et l’enfant prend un nouveau départ scolaire souvent assez étonnant. Mieux, l’enfant sait toujours que c’est moi qui suis à l’origine de ce changement radical dans sa vie, mais il ne m’en veut jamais, comme s’il comprenait intrinsèquement que cette place n’était pas la sienne et que mon intervention avait remis les choses dans l’ordre. J’ai même travaillé avec une grande fille de CE2 qui s’appliquait à faire pipi chaque nuit dans le lit de maman, afin de lui faire comprendre son désir de retourner dormir dans sa chambre. L’enfant n’a pu le dire à sa mère avec des mots qu’en ma présence.

En résumé, même s’il reste quelques doctrines inconséquentes qui préconisent de dormir avec son jeune enfant, l’ensemble des professionnels s’accorde à penser que c’est une très mauvaise chose. Pour ce qui est du travail scolaire, la relation entre le non-apprentissage et la présence dans le lit de l’adulte est très spectaculaire. Ne dormez pas avec votre enfant.

Ma chérie

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Appeler l’autre par des petits noms doux est une constante chez les couples avec enfants. À cela rien de grave sauf que les appellations entre les membres de la famille sont parfois les signes visibles de rapports faussés entre enfants et parents et induisent fréquemment des confusions de rôles ou des mises en concurrence. Il m’a très souvent été donné de voir à quel point ces petits noms se situaient en droite ligne de problématiques de toute puissance et de fusion à l’adulte. Par exemple : l’homme appelle sa femme et sa fille « ma chérie » ou « mon amour » et inversement, l’épouse appelle du même sobriquet son mari et son fils.

L’enfant parfois s’y met aussi et appelle sa maman comme il entend son père appeler sa femme : « Mon cœur », « mon amour », ou l’enfant appelle l’un de ses parents par son prénom, son surnom… Peut-être rien de grave mais l’expérience montre que ces détails sont souvent associés à des défauts de positionnement de l’enfant. L’enfant n’est jamais à égalité avec les adultes. Il est toujours en asymétrie car en devenir. Soit il reconnaît l’autorité de ses parents, soit il a autorité et peut à son aise exiger ce qu’il veut des adultes. Le fait d’appeler sa femme comme sa fille va exacerber une rivalité déjà classique entre la mère et la fille que les adultes doivent combattre en instaurant la barrière des générations. Son père est interdit à la fille et c’est bien elle qui devra partir à la fin de l’adolescence. Maman restera avec papa. Cela semble une évidence mais pour de nombreux enfants de cinq ans ce n’est pas le cas. Le fait pour une mère d’appeler son fils « mon amour » pourra induire une compréhension au premier degré chez l’enfant et un défaut de positionnement par rapport à sa mère. Un défaut qui pourra être accentué par une présence régulière de l’enfant dans le lit de l’adulte ou une vie familiale centrée sur l’enfant. Quand l’enfant appelle l’un de ses parents par son prénom ou par un sobriquet commun aux adultes, il est fort probable qu’il ne lui reconnaisse pas la moindre autorité, qu’il le considère même comme un copain à son service.

Ces appellations équivoques vont souvent de pair avec des pratiques contribuant également à instiller le doute chez l’enfant quant à son positionnement. Le baiser sur la bouche entre l’enfant et ses parents fait bien souvent partie également du lot des petits détails qui augurent de gros problèmes. Alors, bien sûr, il ne faut pas bannir les petits noms affectueux ni les baisers mais différencier ceux des adultes de ceux des enfants. De même, un petit nom gentil donné à un bambin va finir par le faire souffrir à mesure qu’il grandira. « Mon zouzou » ou « Ma pépète » devant les copains vont avoir un effet ravageur au cours-préparatoire.

La maison

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La maison est le centre névralgique de la vie de l’enfant. Il se voit souvent y rester éternellement, considère qu’elle est la sienne, même s’il ya des frères et sœurs. La venue à l’école est parfois difficile et, quand je demande à l’enfant où il préfèrerait être, il répond invariablement « à la maison. » Il ne peut pas ignorer vraiment que l’on quitte un jour sa maison, ses parents, mais l’idée est très lointaine et comme me l’explique un petit garçon de cours-préparatoire qui avait bien réfléchi sur la question : « Si je n’apprends pas à lire, je ne trouverai pas de travail et mes parents seront obligés de me garder. » Bien vu. Et de fait, il apprenait très difficilement à lire, en lutte contre cette idée d’avoir un jour à partir. La conférence d’un psychosociologue m’a donné l’idée d’intégrer ce passage à mes séances. Il expliquait : « À un enfant, on doit dire très tôt que cette maison n’est pas la sienne, qu’il est invité chez ses parents qui lui prêtent une chambre pendant son enfance en attendant qu’il ait sa maison à lui. » L’enfant cherche alors à recouper et il doit se rendre à l’évidence, j’ai dit vrai. Parfois, même, il l’entend dire au cours de l’entretien que je mène avec ses parents et auquel il assiste. La nécessité de grandir par l’apprentissage prend alors tout son sens et l’appétit pour le savoir redouble. Mais l’enfant résiste souvent. La méthode a un prolongement : « Est-ce que ta maman habite chez sa maman ? Est-ce que ton papa habite chez sa maman ? Et moi, est-ce qu’à ton avis, j’habite chez ma maman ? Connais-tu quelqu’un de grand qui habite chez sa maman ? Et l’enfant comprend le sens de la vie et des réalités.

Ce discours a ses limites, elles m’ont été rappelées avec un garçon de CE1 omnipotent chez ses parents, pourtant sur la voie de l’émancipation après des mois de travail. Sa grande sœur, de plus de vingt ans, est rentrée avec son bébé au domicile parental après sa séparation d’avec le père. Tout le travail effectué est tombé à plat quand il a pris conscience qu’on pouvait revenir, donc éventuellement, ne pas partir.

On les a élevés de même manière

Voilà souvent ce que m’expliquent les couples confrontés, avec un petit dernier, à des soucis que n’ont jamais posés les aînés. Seulement, ce n’est pas possible. On ne peut pas reproduire à l’identique deux cursus éducatifs. L’enfant n’est pas le même, le couple n’est pas le même, les enseignements tirés des premiers rôles de parents viennent infléchir les positionnements par rapport aux petits frères et sœurs. Tout juste peut-on penser que quelques principes éducatifs généraux ont été les mêmes pour tous les enfants. Globalement, les parents décrivent des petits derniers avec qui ils sont plus ou moins en incapacité, non pas de poser mais de tenir les règles. Ces petits derniers étant décrits comme plus rebelles, plus insistants dans leurs résistances à l’autorité. Les parents se décrivent eux-mêmes comme moins rigoureux, en bref, ils sont fatigués. Le couple a changé lui aussi, pris dans une certaine forme de routine et les affects subissent un principe de vases communicants. L’amour et l’affection moins présents au sein du couple se reportent sur les derniers enfants. Les papas sont moins prompts à reprendre leurs rôles d’amants et les mamans se laissent doucement aller à la fusion avec un petit dernier, ou une petite dernière, mais globalement ce sont les derniers petits garçons les plus problématiques. « On n’a pas le cœur à la sévérité comme avec les grands, il est tellement mignon, on craque. » Oui, les petits derniers sont craquants. Ils ramènent à des années anciennes, à la jeunesse du couple, à une période de construction de la famille et, pour toutes ces raisons, ils ne sont pas élevés comme les premiers. Il n’y a pas de fatalisme à ce rôle de petit dernier à qui on passe tout parce qu’il est trop chou. Il s’agit juste de savoir, nous adultes, pourquoi on fait un petit dernier, si on a encore la force de mener à bien une nouvelle période d’éducation. Un petit dernier ne doit pas être le médicament du couple ou le jouet de grands frères et sœurs en mal de pouponnage.

Punir

Il faut souvent en passer par là, quand punir, comment punir ? Cela dépend évidemment de chaque contexte, de chaque famille. On ne peut pas renvoyer un enfant dans sa chambre s’il n’a pas de chambre individuelle. La fessée, la paire de claques, ne doivent pas être une solution régulière, elles doivent même être très exceptionnelles. Punir c’est bien souvent hausser le ton et faire une remarque bien sentie, vexatoire mais jamais humiliante. On peut dire : « Cesse de faire l’idiot », mais pas : « Tu es un idiot ». Il faut théâtraliser ce moment, associer la remarque à une voix plus grave, plus forte et à un faciès sérieux, à une gestuelle ferme. Pour que la remarque verbale porte, il faut qu’elle apparaisse en relief dans le discours quotidien. Cela ne sera pas le cas si l’habitude est de tout le temps crier, pour un oui, pour un non. C’est une technique bien connue des enseignants. Quand la réprimande intervient dans un cours globalement dispensé à voix normale, elle porte, si elle n’est pas trop fréquente, ce qui sera le cas en famille également.

Alors on peut priver de quelque chose, de télévision, de jeux vidéo, de sortie, de vélo…. Mais il faut promettre exactement ce que l’on peut tenir. Ne pas dire : « Tu seras privé de télévision toute la semaine », sous le coup de l’énervement. Ce ne sera pas tenable. On peut par contre dire : « Pas de télé ce soir ». Là c’est déjà plus à portée. Mais beaucoup d’enfants connaissent la musique. Quand à 17 heures on se retrouve privé de télévision le soir, on devient très gentil, on met la table, on fait un gros câlin à papa ou à maman, qui devant tant de bonté, finit par lever la punition. C’est là que les ennuis commencent. L’enfant vient de comprendre qu’il peut manipuler les adultes et gérer à son profit le système des sanctions. Il ne faut promettre que ce que l’on peut tenir, mais quand c’est dit, il faut le faire, sous peine de n’être pas crédible et de se retrouver, à chaque sanction, obligé de soutenir des discussions sans fin et des argumentations de mauvaise foi au besoin, de la part de l’enfant, pour arriver à légitimer son autorité. Les parents doivent se cautionner entre eux. Il ne faut pas que l’un des deux atténue la punition infligée par l’autre. Il ne faut pas non plus que la punition tombe si papy et mamie viennent à l’improviste. L’enfant aura vite fait de comprendre encore une fois les mécanismes de modification et de jouer le père contre la mère, les grands parents contre les parents. Si les parents ne sont pas d’accord sur la punition jugée trop sévère, ils doivent tout de même faire front et s’expliquer, en dehors de la présence de l’enfant, sur les modalités de la prochaine punition.

Avec les enfants jeunes, on doit essayer, autant que possible, d’éviter quelques écueils. On ne doit pas punir avec des tâches ménagères. Elles entrent dans le cadre de la vie normale du foyer. L’enfant, garçon comme fille, doit se charger de certaines tâches ménagères accessibles, en fonction de son âge, c’est la vie, ce ne sont pas des punitions ni des actes pouvant donner lieu à une rétribution. Dans le même ordre d’idée : ne pas donner du travail scolaire. Le travail scolaire est un bienfait, pas une punition ni une contrainte. L’école tout entière deviendrait alors une punition. Les séances de sport au club, quand l’enfant est engagé dans un cursus sportif : obtenir sa ceinture jaune par exemple, entrent dans le cadre de son développement physique et de sa motivation, on peut les épargner.

Que fait l’enfant puni ? Il réfléchit. Il s’ennuie. C’est très bien. Le parent ne doit pas avoir le souci que son enfant ne s’ennuie jamais. Il est puni, il va dans sa chambre, ou dans un endroit un peu à l’écart, avec deux petites voitures ou quatre playmobils, presque rien, il va bricoler, cela va reposer son esprit, lui faire gérer des émotions. Il doit savoir combien de temps cela va durer. L’adulte dit : « Jusqu’à ce que la grande aiguille soit sur le 6 », par exemple. Il faut que cela ne dure pas trop longtemps car l’enfant n’a pas la même perception du temps que nous. Pas plus de cinq à dix minutes quand l’enfant est avant six ans, pas plus de quinze à vingt minutes après. La punition doit être énoncée dès la bêtise faite et pas « quand papa rentrera ». Elle doit s’appliquer pas longtemps après. On ne peut pas punir le soir pour quelque chose fait le matin ou la veille, l’enfant jeune ne ferait pas suffisamment de lien. On doit trouver une punition adaptée au temps dont on dispose.

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Jouer avec son enfant

Comment jouer avec son enfant ? Il est vrai que les enfants jouent spontanément, mais pas toujours. Pour certains, le jeu relève du tripotage de petites voitures ou de personnages, de briques de Lego ou de pièces de puzzle. Même si l’enfant joue seul, rien ne dit que le jeu va être « productif » en terme d’apprentissage. Il faut pour autant, veiller à ce que tous les jeux ne soient pas productifs, que certains relèvent de la détente, ou d’autres sujets plus personnels à l’enfant, nous le verrons dans un autre chapitre. Jouer avec son enfant est l’occasion pour l’adulte de travailler dans ce que nous appelons la Zone Proximale de Développement : ce que l’enfant peut réaliser, mais avec l’aide d’un adulte. L’idée générale est que le jeu, quel qu’il soit, va devenir un alibi, une médiation qui va permettre d’instaurer un dialogue, un échange entre l’enfant et le parent. Ce dernier va exploiter le jeu, par la parole. Au Memory par exemple : « Si, souviens-toi, nous avons déjà vu ce personnage-là. » On va ainsi nommer chaque carte, repérer le secteur dans lequel elle se situe. À ce jeu de Memory, on va privilégier une organisation en quadrillage de lignes et de colonnes plutôt qu’une disposition aléatoire. L’enfant va ainsi pouvoir s’organiser dans le repérage des cartes déjà retournées. Aux petits chevaux, on va veiller à ce que l’enfant compte bien « un » en avançant puis arrive à dire chaque chiffre au moment où il pose le cheval sur le rond : il va ainsi séquencer et commencer à apprendre à compter et inclure son geste dans le tempo. Aux dominos, on va assimiler les techniques de base du jeu, comme celle de placer ses doubles dès que possible. Au Puissance 4, on va d’abord jouer avec les verticales et les horizontales, puis avec les diagonales. D’une manière plus globale, il est préférable que la règle du jeu émerge en jouant, par l’explication sur une phase tangible du jeu et ne fasse pas l’objet d’un long discours avant le jeu : l’enfant l’oublierait dans sa précipitation souvent, à passer à l’action. Cela n’empêche pas, bien au contraire, de montrer la règle du jeu. L’écrit apparaît comme juge de paix, signe de sa valeur aux yeux des adultes qui deviendra plus tard valeur aux yeux de l’enfant. Quand l’enfant aborde un nouveau jeu alors qu’il sait lire, on peut commencer par lire ensemble la règle du jeu, ce qui ne dispense pas de la retravailler en cours de jeu. Mais il va surtout importer que cette règle ne soit pas aménagée, que l’enfant n’ait pas la sensation que sous son impulsion, sa volonté, des choses écrites, donc immuables, puissent être renégociées. Préférez ne pas jouer plutôt que de jouer avec les règles imposées par l’enfant.

Les Playmobils ou les Lego, autres classiques de l’enfance seront l’occasion de construire et d’élaborer. Construire, selon ses désirs et ses idées ou construire d’après les plans proposés par le constructeur. Dans le premier cas, l’enfant va progressivement se projeter dans le jeu, visualiser plus ou moins concrètement ce à quoi il veut arriver. C’est ce qu’on appelle la capacité à créer des représentations, fonction cérébrale indispensable pour apprendre et partager des idées, des cultures. Avec le plan, l’enfant va être amené à reconnaître les morceaux, à les assembler selon une consigne. Il va construire sa latéralisation, expérimenter, dessus, dessous, droite, gauche, des notions de mécanique, le basculement, la rotation… La présence de personnages va permettre de créer des scénarios à jouer à deux, entre un pompier et un blessé, entre un client et une marchande. Scènes de la vie courante, moments vécus ou fantasmés par l’enfant, ils vont construire des représentations du lien social, favoriser le langage, le dialogue, la répartie… même si leur caractère n’apparaît pas comme éducatif au premier abord, ils sont pourtant essentiels à l’enfance.

Les jeux éducatifs évidemment, intéressent également les enfants mais ils résultent fréquemment d’un désir des parents de « doper » intellectuellement leurs enfants. User donc mais sans abuser. Ils sont souvent très bien conçus par des professionnels de l’enfance et de l’apprentissage pour que les enfants jouent entre eux ou avec des adultes, mais qui ne doivent pas être l’occasion pour l’adulte de jouer à la maîtresse. Souvenez-vous toujours que l’enfant à besoin de jeu gratuit, pour le simple plaisir du jeu et qu’il en retire quelque chose qui nous échappe.


Dire non

Un enfant unique venait travailler avec moi en début de cours préparatoire. Hermétique à la lecture, un bon brin paresseux, il évoquait les jeux vidéo, le lit de papa et maman où il avait toujours dormi et les cadeaux qu’il avait tout le temps, même, disait-il, « Quand je suis vilain et que je travaille pas à l’école. » Ses parents, à qui je demandais alors comment la vie avec leur enfant unique se passait à la maison, m’expliquaient de toutes les manières possibles que c’était le bonheur, même si, parfois, il y avait bien quelques accrochages – mais qui n’en a pas ? – et que leur seul souci était cette réticence à la lecture et au travail scolaire. « Comment réagit-il quand vous lui dites non ? » Silence, réflexion. La maman relève la tête : « Comme vous me le demandez, je crois qu’on ne lui a jamais dit non. » Illustration sans doute rare, mais probablement plus fréquente, avec des graduations, pour d’autres enfants, de cette illusion que tout va bien. Rarement dire non, ou ne jamais dire non, c’est possible quand un enfant est jeune, mais cela devient plus difficile à mesure qu’il grandit. Dire oui est toujours plus facile, cela ne demande pas l’effort de tenir face aux assauts de l’enfant qui va tenter de transformer le non en oui. Et cela fait aussi plaisir à l’adulte qui ravit son enfant. Mais le microcosme familial n’est pas transposable au réel et le non est toujours au bout de la route pour le petit humain. Le non de la maîtresse n’a pas le même poids que celui des parents, il n’est, en général, pas négociable. L’enfant doit apprendre à le gérer, à le digérer, en adoptant, en inventant une autre méthode, en apprenant à pouvoir faire seul, sans le oui, sans l’aide de l’adulte. Les non ne sont pas tous identiques. Ils sont de trois sortes. Les non qui peuvent devenir des oui, plus tard. « Non, pas maintenant mais plus tard, quand tu seras plus grand. » Ils vont permettre de montrer à l’enfant quels gains on obtient en grandissant et donc stimuler son envie, mettre en évidence la nécessité de grandir. Les non avec condition. « Non, tu ne peux pas regarder la télévision ce soir, demain tu as de l’école, tu la regarderas vendredi soir. » L’enfant apprend à différer, il gère son besoin naturel infantile, d’avoir tout, tout de suite, il grandit. L’adulte doit tenir, ne pas craquer, faire front avec l’autre adulte du foyer, s’il existe. Le non pas négociable. « Non, tu n’as pas le droit le lever la main sur ta mère, de battre ta petite sœur…. » Il n’y a pas d’explication, ni de légitimation possible par l’enfant : c’est interdit, c’est comme ça, c’est tout. L’enfant doit apprendre rapidement à distinguer ces trois catégories de non, sous peine de le voir discuter, argumenter, jusqu’au dernier sur tout et n’importe quoi, dès qu’on lui dit non. Les enfants, jamais à court d’idées, inventent souvent la technique classique de l’échange. « Tu me dis oui et en échange, je ferai… », ceci ou cela. L’adulte remplit sa part du contrat et l’enfant « oublie » de remplir la sienne ou trouve une excellente excuse pour ne pas avoir à s’acquitter de sa promesse. Scénario courant, c’est l’adulte qui est redevable aux yeux de l’enfant, pas lui. Il importe de renverser l’ordre de cette pratique pourtant très intéressante : l’enfant doit le premier remplir sa part de contrat et l’adulte dire oui ou enlever le non sur la base d’actes concrets de la part de l’enfant, sous peine de se voir régulièrement roulé.


Jouer et gagner

Jouer est l’activité principale de l’enfant. Il se structure, échafaude, se projette, à plat ventre dans les Playmobils ou les Lego. Il apprend l’autonomie, la solitude, diffère ses attentes, comme l’expliquent des psychanalystes, dès le plus jeune âge et de manière de plus en plus élaborée. Les jeux de société à pratiquer avec les parents sont tout aussi importants. Ils introduisent la règle horizontale, celle qui permet à deux joueurs ne se connaissant pas de se retrouver sur une activité normée, régie par des règles autres que celles dont l’enfant à l’habitude : la loi des parents. On devient alter-egos dans le jeu, tous soumis à la même règle. « Il ou elle ne supporte pas de perdre », m’expliquent souvent les parents. La cause en est simple : il ne perd jamais, n’a jamais perdu contre un adulte issu de son entourage proche. Ses sourires quand il gagne nous font tant plaisir, à nous adultes. Mais à y regarder de plus près, les manifestations de joie de cet enfant qui gagne s’essoufflent avec l’âge et l’habitude. Cette manie que nous avons de combler nos enfants par la victoire débouche sur deux paramètres d’égales importances. En premier lieu, la victoire est acquise, surtout sur un nouveau jeu. Quoi qu’on fasse, quelle que soit la stratégie, l’investissement personnel que l’enfant engage dans le jeu, l’adulte va arranger la réalité du jeu, voire de la règle, pour permettre à l’enfant de gagner. Et l’enfant va attendre que ce processus se renouvelle avec tous les adultes, pour tout, au-delà du jeu. On va rapidement en faire un enfant blasé à qui la victoire est forcément due, pour qui l’échec va prendre des allures d’événement exceptionnel qu’il risque de ne pas comprendre. Pire, le moindre échec arrivant plus tard dans l’âge, va déstabiliser l’enfant au point de rendre une ressource très difficile. Il va prendre l’habitude que l’environnement s’adapte à lui et qu’il arrive à ses fins quoiqu’il fasse. Et il envoie bouler le jeu dès qu’il se sent pour la première fois en difficulté.

Mais une autre conséquence guette. Que penser de ces adultes qui perdent tout le temps : qu’ils sont bêtes ! Et c’est immanquablement la déduction première que font les enfants, à l’image de cette petite fille m’expliquant innocemment. « Ce qui est sûr, c’est que je suis beaucoup plus intelligente que ma mère, je la bats à tout ». Voilà pour la partie consciente. Pour l’inconscient : « Que se passera-t-il si je grandis ? ». L’enfant a alors de solides raisons de penser qu’il va perdre ce pouvoir de gagner, devenir incompétent, comme ces adultes dont il perçoit la perte, synonyme d’infériorité, sans penser un seul instant qu’ils arrangent simplement la réalité pour avoir le plaisir de voir l’enfant heureux de gagner. Un enfant pourtant une fois m’a expliqué qu’à force d’avoir toujours la fève de la galette des rois, il s’était mis à soupçonner ses parents de lui arranger le coup à chaque fois. « C’est louche », me dit-il, mais un seul m’a avoué ce soupçon.

Que faire ? Séparons bien les jeux en trois catégories que l’enfant devra rapidement identifier. Les jeux de hasard, à base de dés par exemple. Les jeux de mémoire et de stratégie. Les plus couramment employés dans les familles sont les « Memory », jeu de dames, Puissance 4, Qui est-ce ? Les jeux d’adultes : dames et surtout échecs. Il sera important d’expliquer à l’enfant que le gain au jeu de hasard ne dépend pas des qualités des personnes en présence. Ils sont très utiles pour familiariser l’enfant avec la perte car on peut facilement expliquer qu’il n’y est pour rien, que ce n’est donc pas la peine qu’il soit triste d’avoir perdu. Avec la seconde catégorie de jeux, l’enfant ne doit jamais gagner la première fois, ni même la seconde. Il doit se rendre compte à la fois de la difficulté du jeu et du challenge que représente pour un enfant d’affronter un adulte. Celui-ci peut par contre encourager l’enfant malgré sa perte et utiliser une recette motivante : faire perdre l’enfant de plus en plus tard, lui expliquer qu’il progresse car l’adulte met de plus en plus de temps à le battre, ou avec un score de plus en plus serré si on joue, par exemple, au « Memory ». Puis il faut bien faire gagner l’enfant. Quand il est concentré, engagé, quand on sent qu’il a bien compris les finesses du jeu, on se débrouille pour qu’il ait le gain de son effort, mais sans qu’il ne lamine le joueur adulte. La victoire doit être courte et félicitée, mais suivie d’une défaite afin que l’enfant comprenne que gagner une fois n’est pas gagner systématiquement. Dans ce contexte, l’enfant, souvent très fin, va préférer s’arrêter sur cette victoire. Il ne faut pas laisser pour autant la victoire devenir automatique avec le jeu concerné. Il m’a semblé avec le temps, qu’un gain de l’enfant contre l’adulte une fois sur quatre était une fréquence parfaitement tolérable par l’enfant. Il va ainsi être fier de sa performance, s’engager avec plus de concentration dans l’effort, donner de la valeur à la victoire et garder cette envie de grandir qui va lui permettre, plus tard, quand il sera grand, d’augmenter le nombre de ses victoires. Mais également, il va éprouver de l’admiration pour ce papa ou cette maman, fort au jeu, à qui il va avoir envie de ressembler. Quelle différence avec ce mépris immanquable pour un adulte qui perd tout le temps !

Et puis, il y a les jeux d’adultes, les dames, mais plus particulièrement les échecs. J’utilise, pour ce jeu aux règles très complexes, mais pourtant compréhensibles pour certains enfants dès l’âge de cinq ou six ans, une rhétorique mise au point au fil des expérimentations. « Tu sais, ce jeu est compliqué, c’est un jeu d’adulte, tu risques de ne jamais gagner, car il faut beaucoup de temps pour bien jouer. Mais tu es assez grand pour que je t’apprenne les règles ». Et l’enfant hésite, parfois repose le jeu. Mais s’il accepte de jouer à ce jeu où il est certain de perdre, il fait montre d’une belle maturité. Elle vient souvent au bout d’une dizaine de séances avec des enfants de CE2. Entreprendre cet exercice avec l’enfant revient à le renvoyer à sa vraie condition, celle de petit autre : il ne gagnera pas contre l’adulte, tant qu’il ne sera pas adulte. L’adulte ne doit pas perdre. Mais pourtant l’enfant va jouer et aimer ce jeu, passer d’une enfance toute puissante à la période de latence.

La cohérence entre adultes


Pour grandir et apprendre, l’enfant a besoin de penser qu’il va tirer des bénéfices des efforts demandés par les adultes qui l’entourent. À aucun moment, il ne doit avoir la sensation que le fait d’être petit lui donne le pouvoir de manipuler les adultes, de les jouer les uns contre les autres, de les dresser les uns contre les autres. Faute de quoi, le fait de grandir va signifier la perte de ce pouvoir, d’où la tentation de ne pas apprendre, de ne pas grandir. En face, les adultes se doivent donc de constituer une chaîne cohérente de savoirs et d’habitudes éducatives, sans qu’aucun d’entre eux n’apparaisse comme une faille aux yeux de l’enfant. Il en va ainsi de la mère et du père qui doivent se cautionner mutuellement dans un système éducatif qu’ils auront choisi mais qu’ils vont appliquer de concert. La faille sera de rentrer dans un système où la mère va consoler l’enfant de l’autorité du père : un cas de figure assez fréquemment rencontré avec les familles d’enfants suivis. Ou la maman ne supporte pas que son enfant pleure à cause de la réprimande infligée par le père. Elle ne supporte pas de le savoir seul dans sa chambre à ruminer son chagrin. Elle court donc le chercher, le consoler, tout cela partant d’un très bon sentiment. Sauf que l’enfant va s’installer dans une logique destructrice assez rapidement. Réfléchissons : que faut-il faire pour avoir un câlin de maman ? Il faut faire une bêtise, être réprimandé par papa, être puni dans sa chambre… Et pour avoir un gros câlin alors ? Faire une grosse bêtise, avoir une grosse punition… On voit où ce cycle mène. Le père va hausser chaque fois un peu plus le ton pour que la réprimande porte par-dessus les consolations de la mère et l’enfant va exploiter ce système qui va le rapprocher de la mère et avoir pour effet de marginaliser le papa dans un rôle de mauvais père fouettard. Dans ce système, la limite de l’autorité va devenir la résistance de la mère à supporter les pleurs de son enfant. Aussi fréquemment, c’est le papa qui ne supporte pas que la maman tente de mettre des règles et passe systématiquement dans le copinage avec l’enfant. Les deux parents doivent en fait, toujours se cautionner mutuellement et si l’un des deux trouve que l’autre va trop loin, il faut bien sûr en discuter, sur l’oreiller, où quand l’enfant est ailleurs et trouver des modalités communes de coercition, graduelles et adaptées. Mais personne ne doit aller chercher l’enfant consigné dans sa chambre, il doit revenir seul quand il a compris et digéré la sanction, « la queue basse », comme on dit familièrement et trouver des adultes chez qui l’épisode est également digéré et sur lequel on ne reviendra pas une fois la sanction appliquée, comprise et purgée.

Le rôle du père

Des deux rôles parentaux, il est le plus flou, le plus sujet à de nombreuses postures guidées par la culpabilité, la peur de mal faire, l’interdiction de faire et autres bonnes raisons distillées par différentes modes depuis les années 60 et l’avènement d’une forme de pensée centrée sur le développement personnel et l’individuation. Face à ce manque de lisibilité sur le rôle du père, les papas adoptent plusieurs types de comportements. Parmi les plus rencontrés, voici quelques exemples. La mère « bis » : le papa se place en bon petit soldat pour aider la femme qu’il aime et qui lui demande de faire un certain nombre de choses pour le bien-être de l’enfant. Il devient mère « bis », ou mère adjointe. Dans ce cas de figure, tout s’organise autour de l’enfant et pour pallier toute forme de manque ou de déplaisir. Un homme est incapable de tenir cette posture très longtemps, elle ne correspond pas à la masculinité. Le père-fouettard : c’est un père à l’ancienne, patriarche, qui mène son monde à la baguette et ne participe à l’éducation des enfants que pour sévir. Là, c’est la mère qui ne supportera pas durablement cette posture rendue archaïque par les évolutions de la société. Le papa copain : souvent, c’est un papa qui travaille beaucoup, ou qui ne travaille pas du tout. Soit il va se positionner un peu comme un enfant de plus pour la mère. Soit il culpabilise tellement de ne pas être très présent au foyer qu’il adopte une posture de compensation qui le pousse à ne jamais sévir. Il veut se faire aimer de ses enfants le peu qu’il est présent. Ces papas-là jouent avec leurs enfants, les laissent toujours gagner et s’opposent à l’autorité de la mère qui tente de mettre un peu de règles pour simplement pouvoir gérer le quotidien. Et puis, il y a les papas en orbite éloignée, à qui l’on a expliqué que l’autorité empêchait le petit de s’exprimer, de faire des découvertes, de se développer. S’il met des règles, il va brimer l’enfant, voire, le traumatiser. Alors, il laisse, de loin, la maman gérer.

Les mamans sont globalement, même avec les avancées sociétales, le plus souvent au four et au moulin, effectuent la grande majorité des tâches ménagères et ce, en plus de leur activité professionnelle. Bien souvent, elles m’expliquent : « J’aimerais que mon mari fasse ceci ou cela », mais également, qu’il le fasse « comme ceci » ou « comme cela. » Il faut laisser le père être père comme il l’entend. Il a une idée sur son rôle de père mais ne peut pas être un père responsable seulement quand la mère le lui demande. Le père, malgré toutes les évolutions, reste celui qui reprend sa femme, qui donc, la sépare de son enfant. Il est ce qu’on a coutume d’appeler « le tiers séparateur », à condition que la mère l’aime assez pour lui reconnaitre ce rôle et accepter d’être séparée de son enfant. Face à ces mamans qui trouvent souvent que les papas ne prennent pas assez leurs responsabilités, on trouve des papas qui prendraient bien ces responsabilités mais qui culpabilisent à l’idée de faire autorité. Attention, faire autorité, avoir de l’autorité, n’est pas être autoritaire. Avoir de l’autorité ne signifie pas coller une fessée en dernier ressort quand la mère est débordée. Avoir de l’autorité, c’est être garant de la règle édictée au foyer, être cohérent avec la mère, la soutenir et tenir le cap face aux assauts de l’enfant pour modifier les règles à son service et bien souvent tenter de faire sa loi. Cette autorité là, juste et correspondant au rôle social de père, ne brimera ni ne traumatisera jamais un enfant. Elle n’est pas à la mode, c’est tout. Cela ne signifie pas qu’elle soit ringarde et surtout inefficace : au contraire. Comment un enfant aurait-il envie de devenir un adulte à qui il donne des ordres ? L’enfant, quand il grandit, cherche autour de lui des modèles d’adultes à qui il aura envie de ressembler. Et il ne voudra jamais ressembler à un adulte faible, piètre camarade de jeu qui de plus, perd tout le temps. Pour cela, il a déjà ses copains. Le petit garçon qui grandit a besoin de penser qu’il deviendra grand et fort comme son papa. La petite fille qui grandit a besoin de penser qu’elle va séduire un homme grand, fort et beau comme son papa, d’ailleurs quand elle sera grande, elle se mariera avec papa, disent-elles, toutes ces petites filles. Ces papas-là doivent montrer très tôt à leurs petits garçons qu’ils sont les plus forts tant que l’enfant est petit et à leurs petites filles, que la séduction de leur père leur est interdite. Le papa est déjà à la maman, il est pris. Il doit donc se situer à distance de son enfant, mais pas trop loin. À cette distance, qui laissera penser à l’enfant qu’en grandissant, il va au moins rattraper son père. Si le papa est trop proche, trop copain, l’enfant va rapidement penser et agir comme s’il était égal ou même supérieur à son père. Si le papa est trop inaccessible, l’enfant aura beau faire, il n’atteindra jamais le niveau de son père et se découragera de grandir. On retrouve ce cas de figure avec la difficulté d’être l’enfant d’un grand sportif ou d’un grand entrepreneur. Parfois, des mamans m’expliquent leur lassitude de ne pas voir le papa changer les couches du bébé, lire les histoires du soir, dans la chambre de l’enfant. À ces mamans, je réponds souvent, qu’entre cinq et treize ans, ce ne seront pas elles qui joueront au foot. L’enfant a besoin, par moitiés équitables, des rôles éducatifs de son père et de sa mère, mais pas forcément au même moment. Sur les vingt ans que dure une éducation, chaque parent va être en pointe à différentes périodes, mais au final, chacun aura contribué pour moitié, ou du moins, le devrait. Pour ce qui est des tâches ménagères, elles peuvent être partagées entre père et mère, mais surtout, elles peuvent être apprises équitablement entre garçons et filles. Bien souvent, on s’aperçoit d’une réticence à mettre les garçons au travail, de la part des papas qui eux-mêmes ne participent pas trop et curieusement parfois, de la part des mères, de peur de déviriliser ces petits hommes. Il n’en est rien : mettre la table, vider le lave-vaisselle ou ranger sa chambre, n’a rien de dévirilisant et le garçon doit apprendre tous ces gestes au même titre qu’une fille. Il aura forcément dans sa vie une période de célibat et en plus il n’est pas très sain de penser à se mettre en couple pour ne pas avoir à réaliser les tâches ménagères. La virilité ne se situe pas là. Enfin, on a tendance à être père ou mère comme on a vu ses propres parents être père ou mère, ou alors, faire exactement le contraire de ses propres parents si on n’a pas eu une enfance heureuse. Des papas m’expliquent qu’après avoir été tant battus petits, ils ne peuvent imposer le moindre interdit à leurs enfants. Ce n’est pas une fatalité. Il faut prendre le temps de réfléchir à ce rôle et le pratiquer d’une manière qui nous corresponde. Papas : n’ayez pas peur d’incarner une autorité juste et solide.


Le rôle de la mère


Il est omniprésent, les femmes sont souvent au four et au moulin, se chargent encore beaucoup des tâches ménagères et sont en première ligne avec les enfants malgré tout ce que l’on a pu dire sur l’évolution des mœurs. Est-ce parce qu’elles n’ont pas le choix avec des papas peu investis ou parce qu’elles repoussent les papas pour s’assurer l’exclusivité de l’enfant ? Le rôle de la maman est prépondérant quand l’enfant est en très bas âge, quand il est bébé. Les caresses de la mère, les soins qu’elle prodigue à son enfant, sa voix, ont pour fonction de construire la personnalité, de rassurer le nouveau-né. Mais également, cette mère va tenir un rôle majeur dans l’individuation de l’enfant, dans l’abandon par le petit de sa sensation bien légitime de toute puissance. Légitime car quand l’enfant est bébé, l’univers se résume à son espace très proche et surtout aux seins de la mère (à la tétine) nourriciers. Il pleure, le lait arrive, il commande la nourriture et l’objet nourricier représentent son petit monde à lui, donc il commande au monde. Voici en résumé ce que postule la psychanalyse. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette histoire. Au fil des semaines, la maman va devoir différer sa réponse à la demande de nourriture, laisser pleurer un peu son enfant affamé, non pas par plaisir sadique mais pour que l’enfant comprenne qu’il n’y a pas d’automatisme entre sa réclamation et l’arrivée instantanée du lait : il ne commande donc pas. Mais pour de nombreuses mamans, cet acte de différer et le pourquoi de cette première contrainte faite à l’enfant ne sont pas connus. Elles nourrissent donc l’enfant sans délai. D’autres encore savent mais ne supportent pas d’entendre l’enfant pleurer. Mais encore, socialement parlant : ne faut-il pas combler son enfant pour être une bonne mère ? En réalité, il faut être une mère suffisamment bonne, mais pas trop. Le fait de laisser l’illusion de toute puissance à l’enfant va se décliner rapidement dans tous les domaines de la vie courante. L’enfant, en grandissant, va exiger que les choses de la vie arrivent comme le lait maternel, sans condition et sans délai. Avec plus ou moins de patience évidemment, ce ne sera pas noir ou blanc, mais avec des graduations. Cet enfant fraîchement né ne nous appartient déjà plus. Il est destiné à grandir et à partir. Cela est très dur à entendre, encore plus difficile quand on est mère célibataire. Il faut se faire une raison. L’enfant n’est pas le prolongement de soi, n’est pas l’homme de sa vie en réduction, est appelé à partir et parfois, ne jamais revenir.

La maman est celle qui est le plus souvent au contact de l’enfant. Son autorité, si elle se construit assez naturellement, est rapidement mise à rude épreuve car nécessaire en permanence. Or, plus cette maman se sert de son autorité, plus elle s’use : l’autorité s’use, mais également la maman. Elle a alors besoin, très tôt dans l’éducation de l’enfant, du soutien du père. Elle devra le laisser exercer une autorité compatible avec sa personnalité de père et non pas la forme d’autorité voulue par la maman, quand elle le demande et comme elle le demande. Le calage des autorités conjointes des père et mère doit intervenir hors de la présence de l’enfant et l’entente née des discussions du couple ne doit pas être mise en défaut. Père et mère doivent se soutenir mutuellement et systématiquement devant l’enfant.

L’autorité du père et celle de la mère, ne peuvent être les mêmes. À la mère, une autorité plus souple, une autorité du quotidien, pour toute une série de petites choses de la vie courante, une autorité teintée de plus d’affection et de compassion. Au père, la garantie des règles du foyer, le dernier mot en cas de conflit et indéfectiblement, le soutien à la mère. Les pères ont souvent, quand ils l’ont, une autorité marquée par une distance plus grande à l’enfant que celle de la mère plus proche, plus maternelle. Mais attention, les rôles de père et de mère peuvent s’inverser, c’est assez fréquent. Le père dispense une autorité du quotidien, une autorité de proximité et c’est la mère qui est dans la distance, qui se pose comme garante ultime des règles de la maisonnée. Peu importe, il faut que ces deux formes d’autorité coexistent et soient perçues par l’enfant. Quels que soient les porteurs de ces deux rôles, ils doivent être en cohérence. L’écueil principal sera que l’un des parents console l’enfant de la frustration imposée à l’enfant par l’autre.

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